TEXTES

Série "Intérieur" et "Photo-Roman"

Dans ces deux séries d'images : "Intérieurs" et "Roman-Photo", j’ai photographié des lieux où des existences se croisent, où des hommes, des femmes s’attendent, se préparent à un départ ou à une arrivée, des gares ferroviaires, routières, des ports.

Ces espaces urbains révèlent comme en miroir la présence d'un être humain qui à la fois habite le paysage et est habité par lui.

Plutôt qu’une restitution du réel, je privilégie la traduction d’un ressenti où s’hybrident à la fois des souvenirs réels et personnels et d’autres littéraires ou cinématographiques.

Expérimentation de l'immatérialité et du temps photographique, ces paysages industriels et urbains combinent à la fois un travail sur la perception de la lumière et des éléments mobiles qui la traversent. Elles sont des déclencheurs au travers d’un sentiment de « déjà-vu » d’une évocation fictive, d’une émotion indéfinissable, à saisir.

 

Reconstruire une utopie du réel paysager

«Less is more», on pourrait reprendre la célèbre formule de l’architecte moderne Mies van der Rohe, pour décrire ce que les images de Philippe Fabian donnent à voir du monde urbain ou naturel. En effet, dans ces photographies, de prime abord, moins de réel c’est plus de couleur, moins de détails c’est plus de transparence et de brillance, moins de présence humaine c’est plus d’espace, toutes qualités exacerbées par la saturation chromatique due au traitement numérique des images.

A partir d’instantanés saisis au vol ou soigneusement cadrés, un travail s’élabore sur l’écran pour métamorphoser les images prélevées dans notre environnement contemporain. Peu à peu, la banalité est revue et corrigée de manière graphique et multicolore, les espaces architecturaux noyés dans la banlieue ou au cœur de la ville tendent vers la géométrie pure et la fixité des objets inertes se transforme en une vision passagère, fugace et fugitive. Nulle trace du déceptif, atmosphère tellement nécessaire à toute une frange de la photographie plasticienne, dans cette vision qui nous est proposée là. Grâce au filtre de l’ordinateur, Philippe Fabian exécute une recomposition picturale de l’espace photographié. L’image, dans le champ et dans ce que l’on devine du hors champ, est décapée de la couche mélancolique des couleurs réalistes par un changement qui va au-delà du photographique. Il s’agit alors de lignes, de plans, de structures ou d’épures qui sont érigés en une digression urbanistique extraite d’une réalité colorisée comme on le ferait parfois d’une pellicule ancienne ; réalité dans laquelle les bâtiments industriels, les châteaux d’eau ou les terminaux d’aéroport seraient transfigurés par la gamme colorimétrique usitée habituellement pour la conception des pages destinées à scintiller sur nos écran.

Philippe Fabian accorde une grande importance à la surface de ses tirages sur des supports divers et résolument contemporains. La plasticité de ses images est mise en valeur par le mode d’impression choisi, velouté des tirages sur papier d’art, matité des impressions sur toile ou brillance des encres sur support transparent. Par ailleurs, l’usage de caisson lumineux pour l’exposition de certaines photographies exploite au maximum les effets liés à la lumière et aux reflets très présents dans les prises de vues originelles.

Le choix des dispositifs de présentation pourrait paraître un peu froid (aspect minimaliste et rigoureux du cadre aluminium ou du caisson lumineux, format panoramique évoquant l’industrie ou la publicité) mais il s’agit d’une volonté d’inscrire ce type de travail dans un rapport de mise en abyme de l’environnement dont il est le plus souvent question. C’est-à-dire dans le rappel de l’ossature métallique (de l’architecture photographiée), du miroitement du verre (des baies vitrées) et de la spécificité de l’éclairage urbain (lumière artificielle) par l’utilisation d’un mode de présentation privilégiant le métal, le verre et le néon. Les formats se font également l’écho de notre monde contemporain et du design en formes étirées et plates des écrans de télévision ou des panneaux d’information à affichage digital.

Dans L’Art à l’état gazeux, Yves Michaux écrit à propos de la différence dans la façon pour le spectateur d’aborder la peinture par rapport à la photographie contemporaine que pour une grande partie de cette dernière « elle pèse peu, même quand les formats sont immenses, ou le contenu sensationnel ou choquant. Ce sont des images sur lesquelles on passe rapidement, sur lesquelles on glisse et qui s’adressent à une attention flottante ». Or, avec les productions de Philippe Fabian, c’est le contraire qui se produit, ses images nous attirent, captent notre attention par les interventions infographiques qu’elles ont subies ou bien par le contraste ou l’osmose des gammes chromatiques qu’elles juxtaposent. Ces dernières sont issues d’une démarche qui se situe dans un intervalle entre le photographique et le pictural et c’est bien à cause de cela qu’elles réussissent à réinjecter de l’utopie dans l’ordinaire.
Provenant de la nécessité d’évacuer une sorte d’angoisse face à la frontalité du banal à laquelle nous sommes confronté lors de nos déplacements spatio-temporels ou bien de réactiver certaines recherches de l’architecture des années soixante dix en les revisitant, ces œuvres opèrent une sorte de ré enchantement du regard sur le paysage, non pas dans une manière exubérante mais dans une approche down tempo (pour faire un parallèle avec la sensation provoquée par l’écoute d’une musique de ce type) qui ne cherche pas à laisser indifférent, ni à brutaliser le spectateur mais à l’apprivoiser.

Dans un éditorial de Galeries Magazine de 1990, Jeffrey Deitch s’avoue impressionné par les capacités de manipulation des images par les logiciels utilisés dans les arts graphiques et par les toutes premières générations de traceurs à jets d’encre et il annonce une révolution pour les artistes qui « formés à l’ordinateur, adopteront cette technologie pour créer des œuvres d’un type nouveau que leurs prédécesseurs ne peuvent même pas imaginer ». En relisant ces lignes, on peut affirmer que les recherches de Philippe Fabian découlent tout droit de cette évolution.

 

haut de la page

 

Le journal photographique de Philippe Fabian

Rencontre avec Philippe Fabian dans son atelier pour un parcours guidé de son œuvre. Découverte de son processus créatif basé sur le stockage d’une image par jour et d’un retravail de mémoire, de reprise, de relecture de l’espace-temps photographié au moyen de la peinture. Héritier d’une tradition esthétique phénoménologique qui interroge la notion de site, de limite des espaces, de suspension du temps, il poursuit une recherche qui donne à voir, par strates superposées, l’espace-temps du contemporain.

Philippe Fabian se place à l’intersection des deux media, photographie et peinture. Il fait travailler leur échange, utilise la peinture ou l’estampe pour lier l’image photographique et renforcer l’empreinte de sa forme. Le processus a plusieurs étapes. Il y a d’abord l’image rencontrée puis photographiée, la mémoire brute. Il y a ensuite l’inscription de l’image dans le temps du journal. L’image devient la discipline d’un quotidien retravail. Cette reprise retrace l’image, numériquement ou picturalement, lui donne sa forme définitive et son inscription dans la conserve du temps. Philippe Fabian réactualise le réel en continu selon ses propres itinéraires reconstitués. Il monte le parcours de ses regards comme on monte un film. Extraits de son vocabulaire.

Origine. A l’origine, il y a la nature, son évolution, ses formes. Philippe Fabian a la passion végétale, il laisse venir à la surface de la toile les formes qui s’imposent d’elles même. Il intervient pour en dérouler l’histoire, en juxtaposant des séries de matières, des empreintes de bois, de feuilles par exemple, évoquant la mutation des unes dans les autres.

Topologie. Philippe Fabian observe, parcourt et retranscrit le territoire. De ses observations de promeneur entomologiste, il revient avec une cartographie mentale qu’il projette sur la toile. Le tout petit rencontre le très grand, les plans photographiés et retouchés se prolongent et s’étirent parfois jusqu’à la limite de leur échelle et de leur lisibilité.

Mémoire. La photographie enregistre la mémoire des lieux, conserve les plans. Dans cette matrice, Philippe Fabian puise des éléments qu’il assemble, structure et rassemble selon un continuum qui prend la forme du journal photographique.

Forme. Il abstrait la forme géométrique, il extrait, ponctionne, recadre, superpose, pixellise.

Superposition. Les différents plans structurent l’espace de l’œuvre. On lit à travers les glacis photographiques successifs, comme cette rue que l’on voit à travers le dos d’un homme qui marche. Quand on lui demande de parler de cette œuvre, le peintre répond que c’est le chemin qu’il fait quotidiennement pour aller à l’atelier.

Lecture. Une narration se trame dans le jeu des superpositions. Comme cette œuvre où les images d’une semaine s’imbriquent les unes dans les autres, selon un trajet non linéaire. Le jeu des transparences permet des transformations, des prolongements des moments dans les autres, permet une réécriture du temps par l’espace.

Cinématique. Les œuvres de Philippe Fabian se déroulent comme des bandes qui se raccordent les unes aux autres. Elles parlent du paradoxe de l’éternité et de l’instant saisi. Les œuvres impriment une permanence instantanée, d’une immobilité fluide.

Fluidité. Les lignes se poursuivent hors-champ. L’espace demeure ouvert de toutes parts. L’architecture, bien que solide devient soluble dans le temps et dans l’espace. Le sol, le ciel deviennent des surfaces sans densité où se glissent les motifs architecturaux.

Permanence. Ce qui reste, ce sont les murs, les bâtiments, les lieux de circulation des flux, les endroits que l’on traverse et qui évoquent l’habitation de l’homme. Les lieux où on se croise, les ports, les aéroports, les parkings. Les lieux où l’on fabrique, les usines, les lieux de stockage, de passage, les lieux de départ et d’arrivée.

Homme. La présence de l’homme est quasi-absente, techniquement gommée par le temps de pose très long. Demeurent les formes et les construits géométriques, qui parlent de la main de l’homme après la disparition de la main de l’homme. Car tout ce qui se déplace disparaît.

haut de la page